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Parc Jean-Jacques Olier

 

Fêtes populaires et changement social

par GASTON MICHAUD

Gaston Michaud est connu comme animateur social dans le quartier Olier, à Montréal. Il nous dit à quelles conditions les fêtes populaires peuvent devenir des agents de changement social. Elles n'ont de sens que si elles donnent un rythme à un projet à long terme. Les autres fêtes sont des feux d'artifice: beaux, mais faciles et décevants.

Il y a trois ou quatre ans, il m'arrivait souvent d'utiliser l'expression: révolution par la fête. je réalise cependant que depuis au moins deux ans, je n'ai pratiquement plus employé ce vocabulaire. Non pas parce que la réalité exprimée manque d'importance, mais parce que, dans l'ordre de mes préoccupations, elle est passée au second rang.

La "révolution par la fête" telle que je l'entrevoyais résume un peu la pensée d'Elder Camara. La société est tellement injuste, tellement répressive, qu'il faut un changement social en profondeur, qu'il faut une révolution à tout prix. Est-ce que cette révolution devra employer les méthodes de ceux qui sont au pouvoir, i.e. la violence? Non, dit-il, et pour deux raisons: d'abord parce que les forces de droite n'attendent que quelques gestes violents de la base pour tirer dans le tas, ensuite, parce que si on utilise la violence, on devient semblable à ceux qu'on veut remplacer: des organes de violence et de répression. Il faut le plus possible charroyer pendant la révolution les valeurs qu'on propose au terme de la révolution.

Si donc, dans mes propos, je reviens de moins en moins sur 1'idée de révolution par la fête, c'est pour deux raisons bien précises.

I- Pas de changement sans projet

On aura beau fêter en toutes occasions, on aura beau avoir des fêtes très bien réussies, on aura beau rassembler un grand nombre de personnes du quartier, aussi longtemps que la fête ne portera pas dans sa structure même un projet de libération, un projet de contestation, elle ne sert strictement à rien dans un objectif de changement social. Elle peut même servir à faire régresser le monde. Un cas type de régression : le dépouillement annuel d'arbre de Noel organisé par le parti libéral dans notre comté. Sous des prétextes charitables, on attire un grand nombre de personnes du quartier à une vraie fête, mais à une fête où les gens célèbrent leur propre exploitation.

Dans le quartier Olier, nous avons eu un grand nombre de fêtes depuis dix ans: une trentaine, peut-être plus. Les seules dont nous nous souvenons avec plaisir et dont la mémoire nous revient souvent sont celles qui furent marquées le plus clairement par un esprit de contestation : nettoyages des parcs, blocages de rues, etc. Pour nous, ces activités ne se présentaient jamais comme des manifestations mais comme des fêtes de libération. On tentait toujours d'avoir de la musique, il y avait toujours de la nourriture, etc.

Il m'apparait de plus en plus clair que toutes les fêtes du monde ne produiront aucun changement social si les gens qui y viennent ne portent pas en eux un minimum d'indignation devant 1'exploitation dont ils sont les victimes. Le premier problème de notre quartier n'est pas 1'incapacité de fêter mais bien 1'incapacité de s'indigner. Aussi longtemps que des individus et une société exploités ne sont pas capables de dire "ça suffit, j'en ai assez", la fête change peu de choses, elle peut même servir à aliéner un peu plus.

II Un perpétuel recommencement

La fête n'a aucune chance d'être utile dans un projet de changement social tant qu'elle demeure un événement dans un temps cyclique, c'est-à-dire tant qu'elle ne s'insère pas dans un projet qui dure, dans un temps continu. Or, dans les milieux qu'on dit populaires, les fêtes ont toutes les chances du monde de ne prendre racine que dans un temps cyclique, de n'être ainsi qu'un perpétuel recommencement. Et cela pour deux raisons.

1 - Il y a, dans nos quartiers, très peu d'organismes ou de groupements dont 1'objectif est le changement social et dont la durée est suffisante pour permettre un projet à long terme. Et s'il n'y a pas de long terme, il n'y a pas de temps continu qui permette à la fête de s'insérer et de donner du relief à ce temps: Il y a quatre ou cinq ans, à Montréal, au moins une centaine de ces groupes paraissaient pouvoir tenir ce rôle. Mais les programmes Initiatives Locales et Perspectives Jeunesse en ont tués 90 %. Le seul fait que ces programmes soient temporaires les rend criminels vis-à-vis la population car ils réussissent à découper le temps suffisamment pour que tout projet à long terme devienne impossible. Alors tout retombe dans le temps cyclique, tout est à recommencer, les fêtes avec. Quelqu'un qui place une brique, qui l'enlève, en place une autre et ainsi de suite, ne pourra jamais construire sa maison. Pour construire, il fait mettre une brique sur 1'autre. De même dans le domaine social. Le fait qu'un tout petit nombre seulement de groupes soit porteur de projets à long terme empêche les fêtes d'avoir une influence réelle sur la vie des gens. Il n'y a pas de continuité, on recommence toujours à zéro.

2 - La deuxième raison est apparentée à la première, mais elle va beaucoup plus profondément au cœur de la culture des milieux exploités. Pour mieux comprendre, je prendrai 1'exemple de mon père qui labourait 1'automne, attendait 1'hiver, semait le printemps, laissait pousser l'été, récoltait 1'automne, battait 1'hiver et nourrissait ses animaux pendant les saisons suivantes. Mon père savait aussi que tel champ avait été labouré tant d'années plus tôt, savait des grands bouts de sa généalogie (parenté dans le temps), parlait de provisions, etc. Tout cela pour exprimer que mon père était un familier du projet à long terme, était un familier du temps long.

Et ceci est complètement à 1'opposé de la culture des milieux exploités, où le temps long est inexistant. J'en suis même arrivé à conclure que plus tu es pauvre, plus ton temps est court. Jusqu'au point où tu ne vis plus que le présent, parce que le passé et 1e futur n'existent plus.

L'explication de ce phénomène est simple. À force de vivre dans des conditions difficiles, on finit par développer un mécanisme de défense qui nous permet d'oublier le passé. C'est pourquoi vous verrez très peu de gens parler de leur passé, de leur enfance, de leurs parents décédés. La mémoire s'atrophie. Et comme la capacité de projeter, de planifier, ne peut que s'appuyer sur la mémoire et l'expérience positives, le futur disparaît plus ou moins lui aussi en relation avec la longueur du passé. Dans un groupe d'enfants interrogés sur leurs projets d'avenir> la plupart n'en avaient pas, les autres avaient des projets de type schizophréniques : devenir astronautes, pilotes de course, etc. On a la même absence de planification chez les nombreuses familles qui vont acheter leur épicerie à chaque repas.

Si donc les gens vivent uniquement avec la conscience du temps court, il devient évident que la fête ne peut se situer que dans un temps cyclique et ne peut avoir d'influence sur le temps qui l'entoure. D'où il devient évident que le rôle premier de l'animateur, (groupe ou individu) n'est pas de préparer des fêtes. Son rôle est d'essayer de redonner au milieu la conscience du temps long. Son rôle est d'étendre le temps.

Comme il n'a aucune possibilité d'influence sur le passé, il mettra toute son énergie sur 1'élaboration de projets, sur le futur. Si les projets réussissent, les gens acquièrent une mémoire, donc une possibilité de futur, de projets. Et peu à peu, le temps s'allonge.

Il est d'ailleurs assez étonnant de constater que les deux seules pensées vraiment révolutionnaires soient le marxisme qui repose sur une philosophie de 1'histoire continue, sur une philosophie du temps long, et le judéo-christianisme qui est une religion historique, une religion de 1'histoire continue. Assez étonnant aussi de constater que le communisme qui oublie son objectif historique pour devenir un système économique et une forme de gouvernement devient facilement répressif et autoritaire. De même pour le judéo-christianisme, qui, vide de sa dimension de projet historique> perd tout son dynamisme et devient une force réactionnaire.

Pour ma part, il apparaît donc évident que dans un objectif de changement social, la fête populaire n'a de sens que si elle est une fête de libération qui donne un rythme à un projet à long terme. Les autres fêtes sont des feux d'artifice : beaux, mais faciles et décevants.

Coupures de press, 1960-1970

Gaston Michaud